guitares vintage avec le film Only lovers Left Alive de Jim Jarmusch
Riffs à travailler

Guitares vintage : le studio de rêve caché dans un film culte

Une Supro de 1959, une Gibson acoustique de 1905, des amplis Fender tweed et des Marshall Plexi, une table de mixage analogique et des câbles partout. Ce studio existe — pas dans un musée, mais dans un film de Jim Jarmusch. Voici pourquoi Only Lovers Left Alive est un trésor pour tout amateur de guitares vintage.

Un studio comme on n’en fait plus

Tous les guitaristes ont cette image en tête. Une pièce sombre, des instruments accrochés aux murs, un ampli à lampes qui chauffe dans un coin, une vieille console analogique. Pas d’écran, pas de souris, pas de plugin. Juste de la matière, du bouton et du câble.

Ce studio, je l’ai trouvé dans un film sorti en 2013 : Only Lovers Left Alive, de Jim Jarmusch, avec Tilda Swinton et Tom Hiddleston.

Attention à la nuance, elle est importante : ce n’est pas un film sur le rock. C’est un film à l’ambiance rock. Et pour quelqu’un qui passe ses journées avec une guitare dans les mains, c’est un régal permanent.

L’histoire, en deux phrases et sans rien dévoiler : Adam et Ève sont deux vampires, amants depuis des siècles. Lui vit reclus à Détroit, c’est un musicien. Elle est à Tanger, tournée vers la littérature. Ce qui nous intéresse ici, c’est qu’Adam est un musicien qui a traversé les siècles — et que ça change tout dans son rapport au matériel et au son.

Tout est dit dès les premières secondes

La démonstration arrive immédiatement. L’écran s’ouvre sur un vinyle qui tourne, filmé par une caméra qui tourne elle aussi, en rotation lente et hypnotique. Par-dessus : Funnel of Love, un vieux titre de Wanda Jackson repris par SQÜRL, le groupe de Jarmusch lui-même. Un son ultra fuzzy, saturé, planant.

Dès la première image, on est happé.

Et regardez la finesse de la construction : cette rotation alterne entre les deux personnages, comme les deux faces d’un même vinyle. Adam à Détroit, baigné dans une lumière rouge et chaude. Ève à Tanger, dans un bleu plus froid. Deux faces, deux couleurs, deux univers — la musique et la littérature — mais un seul disque.

Tout le film est déjà là, résumé en un plan.

Le film Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch
Le film Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch

Le studio d’Adam : une caverne aux trésors

Voilà le cœur du sujet.

Dans beaucoup de films, le décor musical se limite à une Telecaster posée dans un coin et un ampli Marshall pour faire joli. Je n’ai rien contre ce matériel — j’en ai moi-même dans mon studio. Mais ici, c’est l’inverse total. La production est d’une exigence rare, et on sent immédiatement la patte d’un vrai passionné. Jarmusch est un amoureux de guitare, et ça se voit à chaque plan.

La scène de livraison

Au début du film, un personnage nommé Ian, qui travaille dans l’industrie musicale, vient livrer des guitares à Adam. Le défilé qui suit vaut le détour :

  • Une Supro blanche de 1959, qu’Adam prend le temps de baptiser « William Lawes », du nom d’un compositeur anglais du XVIIe siècle
  • Une Hagström suédoise de 1960, bleue pailletée — le modèle que les collectionneurs surnomment « Batman »
  • Une Silvertone du début des années 60, le modèle culte avec l’ampli intégré dans l’étui
  • Une Gretsch 6120 Chet Atkins de 1961

Ce ne sont pas des guitares de décoration. Ce sont des pièces rares, choisies par quelqu’un qui connaît le sujet. Une collection de connaisseur, filmée avec amour.

Le film parle notre langue

Mais le plus fort, c’est qu’on ne se contente pas de montrer ces guitares. On en parle, avec les vrais mots. Il est question de double pan coupé, de micro P90 monté à la place du micro d’origine sur la Gretsch. Un vocabulaire de guitariste, assumé et pointu.

Et il y a cette réplique magnifique. Ian raconte à Adam qu’il a vu Eddie Cochran jouer une de ces Gretsch. Sauf qu’Eddie Cochran est mort en 1960, à 21 ans. Adam tique. Réponse de Ian : « sur YouTube ».

C’est drôle, mais réfléchissez : Adam, lui, vampire éternel, aurait très bien pu le voir en vrai. Il a probablement croisé Hendrix, Morrison. Le film glisse d’ailleurs des références à Pythagore et Galilée. Une simple blague sur une guitare, et tout le concept du film est là.

Le studio de Adam dans Only Lovers Left Alive
Le studio de Adam dans Only Lovers Left Alive

Un studio 100 % analogique

Il y a cette scène que j’adore, où Adam enregistre un morceau seul, en multi-instrumentiste. On le voit d’abord à la batterie — une vieille Premier. Puis il enregistre avec la Supro de 59.

Et pendant tout ce temps, regardez l’arrière-plan.

C’est un festival de matériel analogique. Une vieille table de mixage, des câbles qui traînent partout, des amplis vintage. On se croirait dans un studio de la fin des années 60. Rien de numérique, rien de propre et clinique. Que de la matière.

Les personnes qui ont lu cet article ont aussi lu :  Comment voler les plans d'Eric Clapton ?

Si vous scrutez le décor, il y a des instruments cachés partout. On aperçoit une Gibson SG bleue en fond — pour moi une SG du début des années 60, avec une finition atypique. Et plus loin dans le film, Adam montre à Ève une Gibson L2 acoustique de 1905. De 1905. Où que vous posiez les yeux chez lui, il y a une pièce d’histoire.

À notre époque où l’on enregistre un album avec une carte son et un ordinateur portable, voir ce genre de studio dans un film fait un bien fou.

Les amplis et une pédale que personne ne remarque

Même exigence côté amplification : des Fender tweed, des Marshall Plexi — tout le son des années 60-70 réuni.

Et un détail que peu de gens captent : une Baldringer Dual Drive traîne sur le pedalboard. Ce n’est pas une disto qu’on trouve dans tous les magasins. C’est du matériel boutique, de puriste, cher et rare. Le genre de détail qu’un pour cent du public identifie.

C’est précis à ce point-là.

Ici, c'est 100% analogique !
Ici, c’est 100% analogique !

Le son est à la hauteur du matériel

La bande originale est signée SQÜRL — Jarmusch et ses complices — accompagnés du luthiste néerlandais Jozef van Wissem. Le mariage est improbable et génial : un luth baroque, instrument ancien, et par-dessus le grain saturé d’une guitare électrique moderne. L’ancien et le moderne tissés ensemble, exactement comme le film tisse les siècles.

Le travail a valu au duo le prix de la meilleure bande originale à Cannes.

Deux ambiances qui se répondent

Si l’on tend l’oreille, le sound design est un travail d’orfèvre. Deux textures alternent tout au long du film.

D’un côté, des murs de guitare saturée, très fuzzy, avec de l’uni-vibe par moments. De l’autre, des passages plus planants : des arpèges légèrement saturés, noyés dans la reverb, presque envoûtants.

La guitare n’est jamais là pour faire le show. Elle est traitée comme une matière, une texture, une atmosphère. C’est ce qui crée cette respiration si particulière.

Ce goût de Jarmusch pour la guitare atmosphérique ne date pas d’hier : la bande originale de Dead Man, en 1995, c’était Neil Young seul, improvisant à la guitare saturée devant les images du film. Le même ADN sonore. Cette manière de faire hurler une guitare pour raconter une ambiance, c’est une signature.

Ma scène préférée

Dans la seconde partie du film, les personnages assistent à un concert dans un club de Détroit. N’oublions pas ce qu’est cette ville : le berceau de la Motown, mais aussi celui des Stooges — et Jarmusch a déjà collaboré avec Iggy Pop, notamment sur Coffee and Cigarettes.

Sur scène, le groupe White Hills joue du bon gros psyché rock. Et quand le concert se termine, on entend Red Eyes and Tears de Black Rebel Motorcycle Club. Les couleurs, l’ambiance, le morceau : tout est parfait.

Adam, l’archétype de l’artiste rock éternel

Si le film sonne aussi juste, c’est aussi grâce à son personnage principal. Adam a tout de l’artiste rock maudit : le look, la réclusion, le spleen, le dégoût du monde moderne. Un musicien génial et désabusé, enfermé dans sa demeure. Le vampire, ici, est une métaphore de la rock star éternelle — difficile de ne pas penser à Kurt Cobain.

C’est aussi un musicien total, ce qui est logique quand on a traversé les siècles. On le voit jouer du rock bien saturé, façon Hendrix. Puis, à un autre moment, prendre un violon et interpréter un morceau avec une virtuosité folle.

Le film glisse même une idée vertigineuse : Adam aurait composé pour Schubert. Les vampires y sont présentés comme des agents secrets de l’art à travers l’Histoire, des créateurs de l’ombre qui auraient soufflé leurs œuvres à des génies comme Schubert ou Shakespeare.

Ça donne une profondeur folle au personnage. Son culte du beau matériel et du son authentique n’est pas un caprice de collectionneur : c’est le refuge d’un créateur éternel, désabusé par le monde moderne.

Un film qui rock, du générique à la dernière image

Voilà pourquoi ce film me parle autant en tant que guitariste. Ce n’est pas juste une belle histoire de vampires. C’est une déclaration d’amour au son, au matériel, à la musique vraie — faite par des gens qui connaissent et qui aiment.

Le matos, l’image, le son : trois éléments qui fusionnent dans une même ambiance.

Si vous aimez les belles guitares, vous allez en prendre plein les yeux.

Et si vous ne connaissez pas le cinéma de Jarmusch, foncez : Mystery Train, Dead Man, Coffee and Cigarettes. Dites-moi en commentaire quel est votre film préféré du réalisateur.

Laisser un commentaire